Night call

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Il y a deux types de films au cinéma : ceux que l’on attend trépignement, que l’on est curieux de voir, que les nouvelles et critiques à son sujet ont su rendre attractif (ou l’inverse), et il y a les films sortis de nul part, ceux dont on ne connaissait pas l’existence deux semaines avant de les voir, et dont la réputation a su faire monter quelque chose au fond d’un spectateur et qui se décide au final à tenter le coup d’une expérience vierge de toute anticipation, hormis celle de voir un hypothétique bon film. Vous l’aurez sans doutes compris, Night Call fait partie de la seconde catégorie.

Night Call, ou l’histoire de Lou Bloom (interprété par Jake Gyllenhaal), un homme étrange, mince, au parler franc et incisif, qui semble prêt à beaucoup pour atteindre ses objectifs. Son discours quant à lui est parfaitement cohérent, mais non moins régit par une pensée troublante et posant des limites morales qu’on aimerait ne jamais voir dépassées. Et pourtant, si improbable soit cette approche, si antipathique soit cet homme, Night Call ne manque pas d’interpeller quant à la représentation qu’il fait d’une société sclérosée par l’effet immédiat de la peur et du frisson « journalistique », par l’accomplissement personnel dont l’aboutissement ne trouve réalisation qu’à travers des actes répréhensibles que nous serions pourtant peut être prêts à commettre. A force de volonté et d’espoir, on franchit le point de non retour, sans même s’en rendre compte. Car là où le protagoniste atteint le paroxysme de son entreprise, c’est trop tard moralement, et néanmoins, il garde le même sourire, le même regard béat et convaincu, nullement troublé par un passé nocturne pour le moins discutable et pour sûr intolérable.

Mais ce qui fascine tout particulièrement dans Night Call, c’est Lou, remarquablement interprété par Jake Gyllenhaal, protagoniste atypique qu’on ne peut cautionner, mais pour qui une affection toute particulière se dessine tout au long du film. Prouesse d’écriture, le film repose entièrement sur cette capacité justement à dépeindre ce personnage que rien n’arrêtera, pas même le sang, et dont la conviction frôle la psychose. Le grand talent de Night Call est donc de tenir sur cet homme antipathique, et de ne jamais le rendre imbuvable pour autant. Car si destructeur puisse-t-il être, il demeure jouissif de voir à quel point son intelligence perverse le fait s’échapper des pires situations. Nous avons bien là une fable sociale amère, qui vient ternir le brillant rêve américain de l’accomplissement pour le tâcher de décisions amorales et ainsi lui donner la crédibilité qu’il mérite. Night Call ne le dément pas, il révèle juste le revers de la médaille de cet illusoire espoir que forge la société américaine. Un cynisme plaisant qui refuse la niaiserie habituelle.

Ecriture remarquable donc pour Dan Gilroy, le réalisateur et scénariste du film, qui pour la première fois se lance dans le grand bain, alors même qu’il écrit des scénarios depuis plusieurs années pour l’industrie cinématographique. Et à l’inverse de bon nombre de ses congénères, il est tout bonnement impossible de voir en ce film les habituelles maladresses des premiers films. Pas d’hésitation, pas de style approximatif, trop appuyé, ou trop emprunté d’une influence extérieure renommée. Alors oui, Gilroy n’est pas le premier à filmer Los Angeles la nuit de cette manière, reste derrière lui l’héritage pesant de qualité de Collateral et Drive, mais Gilroy ne manque pas de finesse dans sa réalisation et s’il n’est pas un grand prodige sur ce point, on ne peut pas lui enlever son efficacité à toute épreuve, aussi bien dans une scène typique de restaurant que dans une course poursuite urbaine endiablée. La nuit développe une autre énergie, une toute autre ambiance, et Night Call la capte avec brio, porté par une splendide photographie qui fait honneur aux lumières nocturnes de la cité des anges. En outre, James Newton Howard délivre une bande son de grande classe qui renforce encore plus la qualité de ce film.

Surprise de très bon augure, Night Call s’impose comme une œuvre qui compte dans le paysage cinématographique. On peut bien sûr lui trouver quelques reproches au niveau du rythme, ou questionner l’intérêt de l’amaigrissement de l’acteur principal, n’en demeure pas moins un long métrage puissant et efficace qui en plus d’être un objet cinématographique remarquable, porte en lui tout un message et une réflexion intéressante sur l’accomplissement personnel et la réalisation des convictions, dans une société américaine en proie à des maux biens spécifiques. C’est presque indécent, mais tenu sans fausse note jusqu’à la fin. Telle est la force d’une bonne histoire.

-Sacha

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